En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies destinés à réaliser des statistiques de visites. 

Promouvoir un exercice libéral et responsable

Pourquoi un modèle tout honoraires signerait la mort de l’économie officinale

Il ne faut pas confondre transformation du modèle économique et sabordage. Le renoncement pur et simple à la marge au profit d’un modèle tout honoraires (auquel se dit favorable le président du syndicat de pharmaciens majoritaire) représenterait un danger majeur pour le réseau. Rendre l’économie officinale moins dépendante des volumes et des prix de médicaments ne justifie pas de scier un pilier de son équilibre 

Il ne faut pas confondre transformation du modèle économique et sabordage. Le renoncement pur et simple à la marge au profit d’un modèle tout honoraires (auquel se dit favorable le président du syndicat de pharmaciens majoritaire) représenterait un danger majeur pour le réseau. Rendre l’économie officinale moins dépendante des volumes et des prix de médicaments ne justifie pas de scier un pilier de son équilibre !
 
Veut-on vraiment que les pharmaciens d’officines deviennent des fonctionnaires, à 100 % rémunérés par l’Assurance Maladie ? Dans un contexte de déficit toujours plus grand, une telle évolution serait désastreuse. Un modèle tout-honoraires n’est pas viable économiquement pour l’officine et voici pourquoi.
 
Un tournant économique à négocier avec discernement

Dans l’optique de mieux piloter la rémunération officinale, la CNAM s’est employée depuis 2015 à décorréler celle-ci du prix des médicaments remboursés, notamment par l’introduction d’honoraires de dispensation à la boîte, puis en 2019 d’honoraires liés au type d’ordonnance. S’y ajoutent des compléments marginaux très variables selon les officines : la rémunération sur objectifs de santé publique (ROSP) et les tarifs à l’acte valorisant les nouvelles missions.
 
Comme l’Insee l’a montré, « cette décorrélation est visible dans la marge commerciale du secteur : la différence entre le montant de l’ensemble des ventes et le coût des achats de marchandises s’est détériorée entre 2015 et 2020, malgré l’augmentation du chiffre d’affaires », observe la Cour des Comptes[1]. Passé le rebond lié au Covid-19, le chiffre d’affaires global des officines en France continue de progresser mais en trompe l’œil, porté par les médicaments chers (à marge faible ou nulle) tandis que les charges augmentent. Résultat : la rentabilité ne cesse de s’éroder. En témoigne la pression sur tous les indicateurs : excédent brut d’exploitation, taux de marge tombé sous les 30%, trésoreries dégradées. Les politiques successives de rabot sur les prix et sur les volumes (déprescription) entretiennent cette spirale délétère. Et le maillage s’en ressent : plus de 200 officines ferment chaque année. En moins de 20 ans, ce sont 4 000 d’entre elles qui ont disparu.
 
Remédier à cette situation passe par une refonte du modèle de rémunération, sans nul doute, mais pas n’importe comment !
 
L’idée de valoriser l’acte plutôt que le produit est séduisante. Elle consacre la valeur de l’acte pharmaceutique, indépendamment du montant de l’ordonnance. De plus, elle accompagne l’élargissement des compétences du pharmacien, en renfort des soins de proximité. Mais comme toute bonne intention, elle cache un côté sombre : le risque d’un basculement vers le tout-honoraires, faisant fi de toute marge commerciale sur les produits. En d’autres termes, le revenu de l’officine dépendrait quasiment à 100% de l’Assurance Maladie (contre 72 % aujourd’hui, provenant essentiellement des ventes de médicaments et honoraires associés). Le pharmacien deviendrait le dispensateur d’un stock de médicaments d’État[2], sans marge de négociation commerciale possible avec les laboratoires. Un tel modèle renverserait tout simplement l’équilibre fragile de nos officines.
 
Défense d’un modèle mixte de rémunération : marge + honoraire à la ligne

Selon nos estimations, pour une officine réalisant 1 M€ de chiffre d’affaires, la suppression de la marge commerciale et le maintien d’un honoraire à environ 1,30 € par boîte (contre 1,02 € aujourd’hui) entraîneraient un déficit supérieur à 80 000 € par an. Seul un honoraire de plus de 4 € par boîte permettrait d’équilibrer les comptes, ce qui n’est pas réaliste.
 

Dans le détail, le calcul est le suivant : une pharmacie moyenne, réalisant 1 M€ de CA, dégage aujourd’hui environ 280 000 euros de marge brute. Après les charges (salaires, loyers, énergie, impôts), il reste environ 80 000 € de résultat net, permettant de payer le titulaire, d’investir et de maintenir des emplois locaux. Mais si, demain, cette même officine vivait uniquement d’honoraires liés aux actes de dispensation, ses recettes tomberaient à environ 115 000 €. Ce qui donne, en déduisant les charges, un résultat net déficitaire de -85 000 €. L’officine deviendrait donc insolvable.
 
Ce modèle tout honoraires signerait l’arrêt de mort de nombreuses officines et pas seulement de petites pharmacies rurales. Les plus fragiles fermeraient, les autres réduiraient leurs effectifs. À terme, ce serait le maillage territorial français, l’un des plus denses et solides d’Europe, qui s’effondrerait. Lier l’avenir de l’officine au 100% honoraires relève d’une vision technocratique de la santé, celle d’une officine réduite à une ligne comptable dans un barème administratif. Le tout-honoraires supprimerait l’autonomie économique, dévaloriserait les fonds de commerce et plomberait la capacité d’investissement des pharmaciens, ces professionnels de santé ET entrepreneurs qui préservent un lien humain dans des territoires souvent désertés.

À l’inverse, une approche fondée sur l’honoraire à la ligne de médicament prescrit apparaît plus juste et plus soutenable. Avec un honoraire moyen de 2,30 à 2,50 € par ligne, une officine retrouve une rentabilité correcte, une rémunération stable et une valorisation réelle de son acte professionnel. Ce système apporte de la cohérence, puisqu’il rémunère le temps passé, la vérification, la gestion des interactions et le conseil.

Mais soyons clairs : un honoraire à la ligne améliorera le système actuel, sans pour autant sauver les pharmacies. La voix de la raison (et non de l’idéologie), suggère un modèle équilibré, donc mixte, où la marge assure la stabilité et l’honoraire valorise la mission de santé publique. Oui à la modernisation et à la reconnaissance de la valeur de l’acte, mais pas en détruisant ce qui fonctionne encore. Ne remplaçons pas un équilibre fragile par un mirage dangereux. Les entreprises officinales ne peuvent pas vivre que des ressources de la CNAM (sous la forme de remises réglementées et d’honoraires soumis à une enveloppe contrainte). Pour boucler leur équilibre budgétaire, elles ont besoin de la flexibilité conférée par les accords avec les fabricants. Les marges commerciales négociées avec les laboratoires, en particulier sur les médicaments génériques, doivent donc être impérativement défendues, en tant que moyens vitaux pour le fonctionnement des officines et le maintien de services indispensables rendus par les groupements.
 
Sauver l’économie officinale ET la Sécu, c’est encore possible

Il est enfin urgent d’actionner les bons leviers pour rénover l’économie officinale. Non pas ceux qui accrochent notre destin aux ressources d’une caisse déficitaire, mais ceux qui instaurent un contrat gagnant-gagnant avec le payeur public, à commencer par le développement de la substitution des biosimilaires et des hybrides. Plusieurs mesures du PLFSS 2026 vont dans le bon sens, dont le tiers payant contre biosimilaire ou hybride substituable, et la prescription des biosimilaires en dénomination commune internationale (DCI).
 
Il existe d’autres gisements considérables de rentabilité pour le réseau et d’économies pour l’Assurance Maladie, notamment via la lutte contre les accidents iatrogènes médicamenteux. Selon la CNAM, les accidents liés aux médicaments sont responsables chaque année de 130 000 hospitalisations en France[3] dont 10 à 20% en soins intensifs, le tout occasionnant un coût de l’ordre de 1,3 Md€ pour le système. Un forfait rémunérant les pharmaciens pour une intervention structurée contre les accidents iatrogènes permettrait d’en réduire significativement l’impact sanitaire et les coûts pour la société - y compris en contribuant à renforcer la maîtrise des volumes délivrés. Les accidents iatrogéniques peuvent être repérés dès aujourd’hui, et une mobilisation des pharmaciens organisée à court terme, car s’appuyant sur leur expertise propre sans transfert de compétences.
 
D’autres propositions peuvent être formulées pour renforcer le rôle du pharmacien dans la prise en charge des soins primaires, la prévention et le bon usage des produits de santé.
 
Les accidents liés aux médicaments causent plus de 130 000 hospitalisations par an en France, dont 10 à 20% nécessitent un passage en soins intensifs. Le coût d’une hospitalisation standard peut être évalué à 1 300 €/jour, atteignant 3 000 à 5 000 € en soins intensifs. En estimant que 80% des 130 000 hospitalisations annuelles pour accidents médicamenteux ont lieu en services standards et durent en moyenne 6 jours, le coût est de 104 000 cas x 6 jours x 1 300 = 811,2 M€. Pour les séjours en soins intensifs (en tablant sur 5 jours en moyenne), il est de 26 000 cas x 5 jours x 4 000 = 520 M€. Soit un coût total estimé de 1,331 Md€ (cohérent avec l’étude IATROSTAT-ECO du RFCRPV (2022)[4].

Vendredi 17 octobre 2025
Inscription à la newsletter
Je m'abonne
Adhérez / renouvelez votre adhésion
de votre soutien dépendent nos actions