
Dans une tribune publiée fin août sur LinkedIn, l’économiste Frédéric Bizard* appelle les pharmaciens à résister à la baisse brutale des remises génériques. Selon lui, il est absurde de vouloir faire des économies sur un levier d’économies. Mais de quoi cette mesure est-elle le symptôme et comment les pharmaciens peuvent-ils encore se projeter ? L’UNPF a posé ces questions à Frédéric Bizard et ses réponses sont décapantes. Il prescrit un « big bang », véritable remise à plat du système de santé, mettant fin aux mesurettes comptables et libérant l’initiative des territoires. Un futur possible, avec le concours de libéraux de santé prêts à « ouvrir les portes et les fenêtres », dépasser les corporatismes et pourquoi pas s’engager sur le terrain politique. Une voix inspirante pour fédérer les énergies dans le combat de cette rentrée et au-delà.
Vous estimez que la baisse du plafond des remises accordées aux pharmaciens par les industriels sur les médicaments génériques est une mesure nuisible, pourquoi ?
Frédéric Bizard : Faire des économies sur les leviers qui permettent de réaliser des économies, c’est absurde et contre-productif pour la maîtrise des dépenses ! Cette mesure sur les génériques fragilise le modèle économique des pharmaciens et ne change pas grand-chose pour les industriels qui subiront de toute façon des baisses de prix. Elle n’atteindra pas les objectifs d’économies recherchés de la part des pharmaciens qui délivreront moins de génériques, ce qui ne fera pas les affaires de l’Assurance maladie. Prendre des mesures purement comptables sans considérer les impacts sur les comportements est le mal d’une administration, souvent suivie aveuglément par les Politiques.
Dans la situation actuelle, se contenter de mesures budgétaires court-termistes sans transformer le système est de toute façon voué à l’échec. Vouloir faire 5 milliards d’euros d’économies sur la santé pour 2026 tout en conservant un niveau de déficit structurel supérieur à 15 milliards d’euros par an d’ici 2030, démontre que ces économies, ces efforts budgétaires ne règlent rien du déséquilibre structurel.
De quoi cette mesure est-elle le symptôme ?
F. B. : Ma conviction est que ce type de mesure prend racine dans une forme d’incurie et de méconnaissance du système, et donc des causes profondes de la crise qui le traverse, ce qui n’est pas acceptable. De l’extrême gauche à l’extrême droite, la santé est un sujet totalement sous les radars. Il y a un énorme hiatus entre l’état de dégradation du système, le ressenti des Français et le niveau de priorité donné au sujet sur le plan politique. Le programme des partis sur ce sujet a peu ou pas varié depuis 40 ans, alors que nous affrontons une triple transition qui nécessite une réforme structurelle. La gauche dit qu’il faut dépenser plus pour sauver l’hôpital public et la droite insiste sur les économies. La cause est pourtant structurelle, avec la triple transition : transition démographique d’abord, avec le vieillissement accéléré de la population. Transition épidémiologique ensuite avec l’explosion des maladies chroniques - 20% de la population en ALD porte 80% de la hausse des dépenses et 2/3 du stock - et enfin révolution technologique, illustrée notamment par les progrès rapides de l’IA.
Quelle trajectoire préconisez-vous pour remettre le système de santé en état de marche, et avec quelle implication des pharmaciens ?
F. B. : Il est légitime que les pharmaciens et leurs syndicats se mobilisent pour le sauvetage et le développement de l’officine, mais désormais rien ne bougera si l’ensemble des acteurs ne s’investit pas dans une refonte globale du système de santé. Dépasser les corporatismes pour s’investir dans la sphère politique est plus que nécessaire. Car dans le contexte dégradé où nous sommes, aucune négociation conventionnelle ni aucune LFSS n’amélioreront la situation d’une profession en particulier. Ce temps-là est fini. La réforme du système de santé est aussi le sujet des pharmaciens, des médecins, des infirmiers… et pas seulement celui des députés et des sénateurs. À vous de leur porter ce message et d’enrichir la réflexion politique en santé, qui en a bien besoin.
